10

Arrêtés pile par la macabre découverte qu’ils venaient de faire, Bob Morane et ses compagnons étaient demeurés de longs instants interdits.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? fit finalement Ballantine. Pour être transpercé ainsi, cet inconnu a assurément voulu se suicider, car le pal est parfaitement visible, même parmi les hautes herbes et il lui a fallu se précipiter dessus…

Pendant que l’Écossais parlait ainsi, Morane s’était accroupi et avait écarté les herbes. Il montra une tige d’acier formant une boucle assez large et dont les extrémités s’enfonçaient dans le sol. L’un des pieds du mort demeurait engagé dans la boucle.

— Il s’agit d’une chausse-trappe, expliqua Bob. La victime se prend le pied dans cette boucle et s’écroule en avant. Cela déclenche en même temps un mécanisme, sans doute assez simple, dissimulé dans le sol et qui fait jaillir le pal, qui transperce de part en part le malheureux.

— Du Ming tout craché quoi, dit Clairembart. Il a toujours monté ses forfaits comme s’il s’agissait de les présenter dans une pièce à grand spectacle. Un vrai Barnum de l’épouvante…

Bob ne répondit pas. Tel était Monsieur Ming. En dépit de son génie, de son intelligence, il y avait toujours eu en lui un cabotinage certain, un goût marqué pour la mise en scène la plus délirante.

Ce qui inquiétait le plus Morane, c’était cette succession de périls les ayant accueillis dès leur arrivée dans le Rann of Koutch. Il y avait eu tout d’abord l’incompréhensible destruction des moteurs de l’hydravion, puis l’attaque des Amoks, et à présent cette chausse-trappe et le corps de cet inconnu. Tout cela portait la marque de l’Ombre Jaune. Pourtant, ces différents dispositifs, destinés sans doute à interdire l’accès de l’île, pouvaient être demeurés en place après la mort du Mongol et continuer à fonctionner. Quant à la voix de Ming, entendue auparavant, elle pouvait avoir été enregistrée, afin de guider les chercheurs. Cependant, dans ce cas, l’Ombre Jaune, tenant à ce que son héritage scientifique fût récupéré par Morane, n’aurait-elle pas, avant de mourir, rendu inopérant le dispositif de sécurité ? Mais il était possible également que Ming eût voulu empêcher toute autre personne d’atteindre le refuge avant Morane et que, connaissant ce dernier, il eût escompté qu’il surmonterait tous les dangers rencontrés sur sa route. Le Mongol pouvait aussi, en un dernier défi, prolongé jusqu’après la mort, avoir voulu soumettre son ancien adversaire à d’ultimes épreuves.

Un sanglot convulsif arracha Morane à ses pensées. Il se tourna vers Cynthia Paget. Elle avait le visage enfoui dans les mains et pleurait. Doucement, Bob lui releva la tête et demanda :

— Pourquoi ces larmes ?

Les événements précédents avaient prouvé que la jeune fille possédait un courage certain, et ce n’était assurément pas la seule vue d’un mort inconnu qui provoquait chez elle cette soudaine crise de larmes.

Cynthia avait désigné le corps étendu, dont le visage, tourné de côté, découvrait un profil à la fois tordu et figé.

— Lui… murmura-t-elle. Je le reconnais… C’est Goodis, le collaborateur de mon père…

— Que faisait-il ici ?

Elle secoua la tête, signifiant sans doute ainsi qu’elle ne voulait pas répondre et, replongeant le visage entre ses paumes, elle se remit à sangloter convulsivement. Morane n’insista pas, car il comprenait que ce n’était pas le moment de tourmenter davantage la jeune fille. Quand elle aurait retrouvé son sang-froid, il serait temps de l’interroger à nouveau.

— J’ai l’impression que cela se gâte toujours davantage, n’est-ce pas commandant ? fit Ballantine.

— J’en ai l’impression aussi… Qu’en pensez-vous, professeur ?

— Plus nous avançons, répondit le vieux savant en tiraillant sa barbiche, plus le mystère s’épaissit, et plus je sens ma curiosité s’éveiller. Il y là-dessous quelque chose qui nous échappe et que, si vous voulez mon avis, mes amis, nous devons atout prix éclaircir…

— Même au prix de notre vie ? demanda Morane.

Aristide Clairembart ne répondit pas immédiatement. Il étudia longuement les traits de ses compagnons comme si, avant de parler, il voulait y lire une approbation aux paroles qu’il s’apprêtait lui-même à prononcer.

L’archéologue n’eut cependant le loisir de parler à nouveau. Une voix retentit, la même que celle qui, lors de l’attaque des Amoks, dans le marécage, avait psalmodié la musique qui devait faire fuir les assaillants. Une voix de femme, mais cette fois elle parlait, et Bob, Ballantine et Clairembart la reconnurent.

— Il vous faut fuir, disait la voix sur un ton pressé. Vous avez été attirés dans un piège, et si vous persistez dans votre intention de pénétrer dans le refuge, vous périrez, ainsi qu’en a décidé l’Ombre Jaune… J’ai appris trop tard ses intentions, et il m’a été impossible de vous avertir à temps… Mais le temps presse… Je ne puis vous fournir d’autres explications… Regagnez votre canot et rejoignez l’hydravion… La musique que vous avez entendue tiendra les Amoks à l’écart… J’enverrai un autre hydravion d’Hyderabad pour vous recueillir… Désormais, je ne pourrai plus vous parler sans courir le risque d’être moi-même découverte… Le temps presse !… Fuyez !… Pour l’amour du Ciel, fuyez !…

La voix se tut soudain, et un grand silence s’établit. Cynthia Paget elle-même avait cessé de sangloter.

— C’était elle, n’est-ce pas, Bob ? fit Clairembart au bout d’un moment.

Morane eut un signe de tête affirmatif, pour dire d’une voix sourde :

— Oui, c’était elle… Tania…

Tania Orloff était la nièce de Monsieur Ming, qui l’avait élevée à la façon d’une princesse, pour l’associer ensuite à son dessein d’asservissement du monde. Tout d’abord, la jeune fille avait secondé aveuglément son terrible parent, jusqu’au jour où, ses yeux s’étant enfin dessillés, elle n’avait plus éprouvé que répulsion pour les crimes de l’Ombre Jaune. Pourtant, on n’échappe pas ainsi à Ming, et c’était secrètement seulement qu’elle avait pu aider Morane dans sa lutte contre le génial et monstrueux Mongol. C’était en grande partie grâce à elle que Bob et ses amis avaient pu éviter de périr sous les coups de leur adversaire, voire même le tenir en échec. Encore à présent, elle intervenait pour les sauver. Comment ? Où se trouvait-elle et comment parvenait-elle à communiquer avec eux ? C’était là un nouveau mystère à ajouter à ceux auxquels, jusqu’ici, se heurtaient Morane et ses compagnons.

Malgré lui, et bien que le lieu ne fût guère propice aux souvenirs attendris, Bob Morane revoyait l’étroit et beau visage d’Eurasienne de Tania Orloff, à la peau mate et ambrée, aux pommettes un peu saillantes, et éclairé par de longs yeux noirs, légèrement bridés. Un rapide regret l’envahit, mais il se secoua.

— Je crois, dit-il, que Tania en a décidé pour nous… Aucun doute à présent : nous avons la certitude d’être tombés dans un piège, et sauver nos vies compte seul… Nous allons donc suivre les instructions qui viennent de nous être données. Regagnons le canot, puis l’hydravion…

— Tout à l’heure, j’étais plutôt tenté de continuer, fit Clairembart. À présent, je crois également que ce que nous avons de mieux à faire, c’est fuir sans demander notre reste… Qu’en pensez-vous, Bill ?

— Je pense comme vous, professeur, répondit le géant. Nous connaissons trop Monsieur Ming pour, après les certitudes que nous venons d’obtenir, courir des risques nouveaux… et inutiles. Nous n’avons déjà que trop tardé. Plus vite nous aurons rejoint le canot, mieux cela vaudra. Par la suite, nous verrons… Espérons que Tania tiendra sa promesse d’éloigner de nous ces maudits Amoks…

C’est alors seulement que Cynthia Paget se mêla à la conversation.

— Votre décision est sage, dit-elle. Pourtant, en ce qui me concerne, je ne vous accompagnerai pas et continuerai seule…

Les trois hommes la considérèrent avec stupeur. Puis, avec un geste peut-être un peu trivial, mais qui disait bien ce qu’il voulait dire, Ballantine fit d’un ton bourru :

— Eh çà ! est-ce que, par hasard, vous auriez perdu l’esprit, ma petite demoiselle ?

Cynthia secoua la tête.

— Non, dit-elle fermement, j’ai toute ma raison… Il y va peut-être de la vie de mon père, tout simplement…

Bob Morane avait froncé le sourcil.

— La vie de votre père ? fit-il. Je crois qu’il serait réellement temps, à présent, que vous vous expliquiez…

Le gracieux visage de la jeune Américaine était couvert de larmes, mais ses mâchoires serrées témoignaient d’une inébranlable volonté. Pourtant, elle comprit que, cette fois, elle ne pourrait plus celer son secret.

— Mon père est le colonel Paget, chef du Service secret des États-Unis…

« Le colonel Arnold Paget ! songea Morane. J’aurais dû y penser plus tôt !… » Mais Cynthia continuait :

— Il y a quelque temps, mon père reçut un message à la suite duquel il me déclara devoir, de toute urgence, se rendre en Asie pour une mission qu’il ne pouvait confier à aucun de ses subalternes. Avant de partir, il me remit une lettre, en me recommandant de ne l’ouvrir qu’un mois plus tard, s’il n’était pas de retour…

« Mon père n’était parti que depuis une huitaine de jours, quand je reçus un coup de téléphone anonyme par lequel on me prévenait qu’il était en danger, qu’il avait été attiré dans un piège et qu’il risquait de périr si je n’allais pas à son secours. D’autre part, on m’avertissait que, si j’alertais le Service secret et que cela venait aux oreilles des adversaires de mon père, celui-ci serait aussitôt exécuté. Je décidai donc de prévenir moi-même mon père du péril qu’il courait et, pour cela, j’ouvris prématurément la lettre qu’il m’avait remise avant son départ. J’y trouvai tous les renseignements nécessaires sur sa destination. Je pris aussitôt l’avion pour l’Inde et j’atteignis sans encombre Hyderabad, puis Nagaï Parkar… La suite, vous la connaissez…

Le visage de Bob Morane s’était fait grave. Non seulement il se demandait pour quelle raison le chef du Service secret américain avait été attiré lui aussi dans le refuge du Rann of Koutch, mais en outre le bref récit de Cynthia le rassurait de moins en moins sur leur sort à tous.

— Si vous voulez mon avis, dit-il à la jeune fille, on vous a attirée vous aussi dans un traquenard. Le tout n’est pas de savoir exactement pour quelle raison, mais d’éviter que le piège ne se referme définitivement sur vous… et sur nous en même temps… Filons…

Déjà, Bob Morane, Bill Ballantine et le professeur Clairembart se détournaient pour rejoindre l’endroit où ils avaient laissé le canot, mais Cynthia, elle, ne bougea pas.

— Non, dit-elle, en secouant la tête. Mon père est ici. Le corps du malheureux Goodis, qui l’avait accompagné, m’en fournit la preuve… Je dois retrouver mon père, à tout prix, le sauver… Peut-être ignore-t-il encore tout du sort qui l’attend…

— Cela m’étonnerait fort, fit Ballantine.

Bob hésita un instant avant de formuler sa pensée, mais il comprenait que le moment n’était pas aux tergiversations. Il savait en outre qu’il est bon parfois de porter le fer dans la plaie.

— Je crois que tout effort serait inutile, fit-il d’une voix ferme. À mon avis, Cynthia, votre père est mort à l’heure présente.

Une expression de panique passa sur le visage de l’Américaine. Successivement, elle interrogea Aristide Clairembart et Bill du regard, espérant qu’ils lui donneraient un espoir, mais le savant et Ballantine ne purent qu’approuver leur ami d’un signe de tête.

Pendant un moment, on put croire que la jeune fille allait faiblir, mais elle se reprit vite et ses mâchoires se durcirent.

— Que mon père soit mort ou non, lança-t-elle entre ses dents serrées, je ne puis l’abandonner. Et, s’il reste une chance pour qu’il soit encore en vie, je dois la tenter… Je continuerai donc seule…

Les trois amis échangèrent un rapide regard. Ils comprenaient qu’ils ne parviendraient pas à faire changer Cynthia d’avis. D’autre part, ils ne pouvaient ni l’emmener de force, ni l’abandonner.

— Continuer seule ? fit Morane. Pas question… Nous vous accompagnerons donc…

Elle eut un signe de dénégation.

— Je ne voudrais pas que vous vous croyiez obligés… commença-t-elle.

Clairembart l’interrompit.

— Nous ne faisons jamais que ce que nous avons envie de faire, Cynthia, dit-il doucement.

Bill Ballantine approuva.

— Et ce que nous faisons, enchaîna-t-il, nous le faisons à fond. Après tout, au départ, nous étions venus ici pour visiter le refuge de Ming. Rien n’est changé… N’est-ce pas, commandant ?

Morane ne répondit pas. Soigneusement, il inspectait la large allée, couverte de hautes herbes, menant au sommet de la butte, puis au bout d’un moment il dit :

— Commençons à grimper, mais sans oublier de nous entourer de toutes les précautions indispensables. Aucun d’entre nous, je pense, ne tient à être épingle comme un gros papillon…

 

L'héritage de l'Ombre Jaune
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